Le Syndrome d’Alice

Allongée sur son lit, Alice entend le lapin se balader dans sa cage. Il faudrait le nourrir, mais elle a peur que ça recommence. C’est comme quand elle était petite. 

Elle pose la main sur son front moite et le masse. La migraine fait pulser une veine contre sa tempe. Elle lâche un gros soupir et tente d’attraper le verre d’eau sur sa table de nuit. Son bras s’étend trop loin. Elle plisse les paupières en entendant le bruit du verre cassé sur le sol. 

Elle entend son nom dans un murmure. Elle se bouche les oreilles et se concentre. Ce n’est qu’une illusion, elle le sait. Elle se le répète mentalement. Seulement, le plafond a l’air de plus en plus proche d’elle. Elle lève ses bras devant ses yeux, c’est comme si ce n’était pas les siens. Tout est déformé. 

— Alice, Alice, Alice, on va être en retard !

Tout reprend sa taille normale. Dinah vient de la sortir de sa torpeur. Elle entre dans la chambre, les mains occupées à mettre une boucle d’oreille.

— Mais c’est pas vrai, t’es pas encore prête ? 

— Je peux y aller comme ça, non ?

— Alice, tu es en pyjama…

— Je pense pas que le docteur Trottin s’en formalise plus que ça.

— T’es pas possible. Bon, je t’attends dans la voiture. Et tâche de manger quelque chose, au moins.

Y a pas à dire, sa colocataire est une vraie mère poule, autorité comprise. 

Une fois sa robe enfilée, Alice se dirige vers la cuisine et attrape un ou deux biscuits dans le bocal sur le comptoir. Mercredi, c’est psy et ça lui coupe la faim. Mais si elle ne fait pas un effort pour emplir un minimum son estomac, elle a mal au ventre pendant toute la séance. Si Dinah ne veillait pas à ce qu’elle respecte ses rendez-vous, elle resterait allongée toute la journée à observer les murs de sa chambre jusqu’à ce qu’ils bougent.

Quand elle était petite, elle a fait une crise psychotique. Enfin, c’est ce que ses parents lui ont dit. Parfois, elle doute. Parfois, elle se rassure en se disant que c’est la seule explication possible à ses délires. Un été, elle s’est mise à jurer qu’elle parlait aux chats. Tout le monde a d’abord cru aux inventions d’un enfant à l’imagination débordante. Seulement, quand elle a commencé à prendre les gens pour des grenouilles anthropomorphes et à faire du croquet avec les hérissons, les adultes se sont inquiétés de sa santé mentale. Alice a très peu de souvenirs de cette période. Elle a passé le reste de l’été dans sa chambre, assommé par les médicaments. 

Dans la voiture, Dinah ne parle pas, elle est concentrée sur la route. Alice regarde par la fenêtre. Le monde n’a pas la même couleur pour elle que pour les autres. 

Arrivée au cabinet du docteur Trottin, elle dirige son doigt vers la sonnette quand elle aperçoit un chat. Elle a l’impression qu’il lui sourit. Il a une drôle de tête toute ronde et ses canines ressortent sur les côtés de ses babines. Il vient se frotter à ses jambes. La porte s’ouvre tout à coup. Une patiente, sans doute. Elle se pousse sur le côté pour laisser passer Alice. Celle-ci hoche la tête pour la remercier et entre dans le couloir. Elle tourne la tête vers la rue avant de fermer la porte. Le matou n’est plus là.

Dans la salle d’attente, Alice s’assied, croise les bas et bascule sa tête pour l’appuyer contre le mur. Cela fait bientôt 10 ans qu’elle suit cette psychothérapie et elle a de plus en plus hâte que ça finisse.

— Bonjour, mademoiselle Carroll. Entrez.

Le docteur Trottin est le psychiatre à la tête la plus rigolote qu’Alice n’ait jamais vu. Comme si c’était lui le fou. Parfois, elle a l’impression que lui aussi sort de son imagination. 

— Un thé ?

— Oui, merci. 

— Alors, comment ça va ?

Alice réfléchit. Si elle lui dit pour sa crise de déréalisation de tout à l’heure, elle ne sait pas ce qui va se passer. Elle est si proche du but, si proche de pouvoir vivre une vie normale. D’arrêter ces foutus médicaments qui la rendent amorphe la moitié du temps.

— Pas trop mal.

C’est le meilleur terrain d’entente qu’elle a trouvé pour ne pas trop mentir.

Le psy pose son coude sur son bureau, le pouce sous le menton et l’index sur la joue. 

— Mais encore ?

Alice réfléchit, les yeux roulant vers son front plissé, la bouche tordue. 

— Je ne sais pas.

— Je vois. Pas de rêves intéressants à raconter ?

Elle se demande ce qu’il peut bien voir. Quant à ses rêves, ils sont tellement ridicules qu’elle se sent toujours bête de les partager. 

— Dernièrement, j’ai fait un rêve que je me rappelle avoir déjà fait étant petite.

— Allez-y.

— Je suis dans une pièce. Je pleure tellement qu’elle se remplit d’eau quasi jusqu’au plafond. Un rat nage à côté de moi.

— Un rat ? Pas une souris ?

— Peut-être.

Alice a répondu de façon tellement machinale qu’elle ne se rend pas compte tout de suite de la bizarrerie de la question du Docteur Trottin.

— Une souris ? Pourquoi une souris ?

Le psychiatre hausse les épaules en souriant. 

— J’ai dit ça comme ça. C’est votre anniversaire bientôt, non ?

— Oui, mais je pense que c’est du gaspillage de temps d’en parler.

— Si vous connaissiez le Temps aussi bien que je le connais moi-même, vous ne parleriez pas de le gaspiller comme une chose. Le Temps est une personne.

Alice hausse les sourcils. Elle se lève de sa chaise, la faisant tomber par terre.

— Mais, j’ai déjà entendu cette phrase ! 

Le docteur Trottin pose son index sur ses lèvres charnues. Alice cligne des yeux : où a-t-il bien pu eu le temps de mettre ce drôle de haut de forme ?

Les meubles s’agrandissent. Ou est-ce eux qui rapetissent ? En tout cas, la pièce est devenue gigantesque.

— Suis-moi, Alice.

Le tutoiement, c’est nouveau. Et pas très professionnel, pense-t-elle. Elle secoue la tête et se reprend. 

— Je me suis endormie, ou quoi ?

— Mais non, Alice. Allez, viens.

Le docteur Trottin ouvre une porte qui se trouve au milieu de la plinthe. Il tend ses mains comme un magicien qui révèle quelque chose derrière un rideau qui tombe.

— Tada ! Bienvenue chez toi !

— Chez moi ?

— Chez toi !

— Comment ça, « chez moi » ?

— Chez toi ! Allez, ne perdons pas le Temps. Tu sais bien que tu-sais-qui n’aime pas attendre !

Il claque des doigts et le voilà vêtu d’une redingote en velours. Un deuxième claquement et Alice se trouve affublée d’une robe bleue et d’un tablier blanc. Elle sent un serre-tête autour de ses cheveux.

— Mais, docteur, qu’est-ce qu’il se passe ?

Il attrape sa main pour l’attirer vers la porte.

— Pas docteur, voyons, Alice ! Fou, Chapelier fou ! 

Il porte son poing à son cœur en prononçant ces mots.

— Hop hop hop !

Les voilà dans un monde très coloré. La porte se ferme derrière et disparaît. Pragmatique, Alice se demande comment ils vont retourner dans le cabinet.

Un chemin constitué de dominos se présente devant eux. Le Chapelier avance d’un bon pas en chantonnant. Alice hésite puis court pour le rattraper. 

— Où est-ce qu’on va ?

— Tu verras !

Après une vingtaine de minutes, les voilà dans une clairière. Le chat de tout à l’heure somnole sur la branche d’un arbre. Une table emplie de pâtisseries et de théières attend patiemment sur une table.

— Je suis devenue folle !

— Sûrement, Alice. Mais la plupart des gens bien le sont !

Une chenille qui fume un narguilé apparaît sur une des chaises. Un œuf en pantalon arrive dans la clairière et prend place à ses côtés. Une souris rigole. Un lapin tenant une montre à gousset vient prendre sa place en courant.

— Allez, viens t’asseoir, Alice. À la place d’honneur ! 

Le Chapelier l’emmène s’asseoir vers la plus jolie chaise de l’assemblée. Tout le monde est là. Elle les reconnait : La Reine de cœur, le Dodo, le Lièvre de mars, Bill le lézard, la simili-tortue et tant d’autres ! Ils applaudissent quand elle s’assied.

— Joyeux non-anniversaire Alice ! 

Alice ne sait pas si elle fait une nouvelle crise psychotique, mais tant pis. Elle décide de profiter de la fête. Sa fête. Son non-anniversaire.

— Merci les amis !

Le Chapelier fou lève sa tasse en lui faisant un clin d’œil. Tout n’est que joie et allégresse. Et ça fait du bien.

— Alice ! Alice !

Dinah pose la main sur l’épaule d’Alice et la secoue légèrement.

— Tu sais que tu ronfles ?

Alice se redresse.

— Même pas vrai ! 

— Je rigole. Bon, allons-y. Désolée pour le retard, je devais finir d’imprimer ma thèse sur la dépersonnalisation.

— Pas de soucis.

Alice récupère son manteau et se dirige vers la sortie. Elle a un dernier regard vers la porte du docteur Trottin. Celui-ci apparaît furtivement dans l’entrebâillement de la porte et lui fait un clin d’œil complice, invitant au secret. Alice sourit.

— Tu as l’air de bonne humeur, dis donc ! Ta séance t’a fait du bien ? 

— Oh, si tu savais.

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