LE témoin

J’ai vu passer tellement de choses dans cette maison. De ma naissance sous les mains d’un artisan de la famille aux soupirs de mort du dernier propriétaire. J’ai observé tant d’enfants laisser échapper des tasses de leurs mains et se faire sermonner pour les avoir brisées. L’un d’entre eux les collectionnait. Mais Timothée avait une excuse : il était dyspraxique. J’ai senti mon bois frémir de caresse sous le plumeau des différentes bonnes houspillées par les différentes maîtresses. Mes vitres ont vieilli avec moi et elles se sont assombries. Un jour, on a cessé de me cirer et je me suis mis à grincer de tout mon chêne. Maintenant, je suis seul dans cette lugubre demeure. Demain, un antiquaire viendra m’emporter dans son magasin. Et j’espère être témoin d’autres sagas familiales. 

Je suis né en 1901. Mon créateur s’appelait Thomas et était passionné de menuiserie, ce qui n’était pas au goût de la famille Duballay. Pour eux, c’était vu comme une occupation populacière et ils préféraient que Thomas se plonge dans ses livres de droits. Son frère, Théodore, était un médecin respecté et le fils prodigue de la famille. Le père, le maréchal Duballay avait participé à la colonisation de la Nouvelle-Calédonie et en était revenu couvert de richesse et de gloire. La mère, Fanny Duballay, était une femme souffreteuse qui ne tarderait pas, 17 ans plus tard, à succomber de la grippe espagnole. Un jour, Thomas est revenu de la der des ders, un bras en moins et la dépression en plus. Théodore n’est pas revenu. Le maréchal n’a pas supporté la disparition de ce fils sur lequel il misait tout. Il s’est mis à dévaliser mon ventre de tout l’alcool qu’il possédait. Un cancer du foie l’a emporté dans ses bras morbides. Heureusement pour leur patrimoine, Thomas et Théodore étaient tous les deux mariés et avaient chacun trois enfants. Marie, la femme de Théodore, avait engendré, dans l’ordre : Théophile, Thelma et Thérèse. De son côté, Louise n’avait que des filles : Thélia, Thalie et Théandra. Je me rappelle de Théophile allongé sur le parquet devant moi, résolvant des problèmes de mathématique dans son cahier. Il avait la manie de sortir sa langue quand il réfléchissait.

Les cinq filles s’entendaient merveilleusement bien. Mais Théandra restait souvent dans son coin, un livre à la main. Elle aimait s’asseoir, adossée au côté du buffet que je suis, presque cachée, à dévorer les poèmes de Gérard de Nerval. C’était la fille préférée de Thomas, sans aucun doute, et leur amour réciproque était immense. Quand Thomas, rongé par sa névrose de guerre, a mis fin à sa souffrance, Théandra a perdu un morceau de son âme. Elle a abandonné ses livres et ne venait plus à mes côtés. Seuls restaient les éclats de rire de Thélia et Thalie pour me remonter le moral de la perte des mains qui m’avaient crée. Thelma et Thérèse sont devenues tout à coup sérieuses quand il a fallu songer à les marier. Elles mettaient une vigueur sans nom à se parer de leurs plus beaux atours pour aller à une collection de bals. Thelma jetait toujours un dernier regard à son apparence dans ma vitre avant de s’en aller à la fête.  Thélia et Thalie ont fini par suivre. Théophile était déjà marié depuis longtemps à Léontine. 

Les mariages se sont composés ainsi : Thelma et Armand, Thérèse et Léon, Thélia et Henri, Thalie et Léopold. Théandra refusait avec obstination d’épouser l’un de ses nombreux soupirants. Je la voyais souvent devant moi, à fixer intensément mes vitres, comme pour y chercher les restes de son père. Elle finissait ce rituel par une caresse sur les stries de mon bois. Elle a laissé une maladie bien étrange l’emporter. J’ai fini par comprendre que peu de membres de cette lignée mourraient de mort naturelle. Théophile a capitulé face au typhus des tranchées, Henri a été fusillé pour désertion, Léopold fut abattu par un Allemand aussi terrorisé que lui à l’idée de perdre la vie. 

Heureusement, grâce aux rentes d’Armand et à la dot de Léontine, la maisonnée a pu se relever des dommages de la Seconde Guerre Mondiale. Mais Léontine ne sortait plus de sa chambre. Le médecin de la famille assommait ses humeurs violentes de sédatifs, jusqu’à ce que l’overdose close son affliction. Thelma a repris la gérance du foyer Duballay d’une main de maître. Thélia, comme pour excuser la lâcheté de son mari, s’est mis à entretenir avec ferveur la masure. Je n’ai jamais été autant ciré et chouchouté de ma vie. Thalie a ouvert un pensionnat pour les orphelins de guerre et a même adopté l’un des protégés, Arthur. Et moi, j’ai accueilli de nombreuses photos sur mon comptoir.

Les années 50 ont été comme une fracture pour la famille. Ce fut la dissension entre les plus progressistes et les conservateurs. La génération suivante des Duballay n’y a pas échappé. Et moi non plus. On a remplacé ma vieille vaisselle par des services à motifs hideux. Si j’avais pu contrôler mes portes et secouer mes étagères pour me débarrasser de ces horreurs, je ne me serais pas fait prier. En plus, ma nouvelle voisine, la télévision, faisait trop de bruit et reflétait des images colorées dans mes vitres, m’empêchant de dormir en paix. 

La dynastie d’alors s’est découpée ainsi. Théophile et Léontine ont eu Léonie et Théandre. Thérèse et Léon furent les plus prolifiques avec Theddy, Théo-Paul, Thérèse-Marie, Thierry, et enfin, Théodore, nommé ainsi en l’honneur de son grand-père. Thelma et Armand eurent pour unique fille, Armandine. Thélia s’est avérée infertile. Cependant elle fut la tante chérie des enfants, Tatathé, comme ils aimaient à l’appeler. Léonie était un bébé costaud. Léontine la posait souvent sur moi pour avoir les mains libres. Je n’ai jamais connu un enfant aussi bien portant. Théandre peinait à supporter son hémophilie. C’était une intrigue complète. Personne dans leur généalogie n’avait jamais pâti de ce mal. Léontine passait son temps à le couver comme une petite bête fragile, au point de rendre Léonie jalouse de son frère.

Theddy, dont j’avais été le témoin satisfait des premiers pas, a perdu l’usage de ses jambes de la suite d’une polio. L’ironie voulut que le vaccin Salk soit développé un an après le début de sa paralysie. Théo-Paul et Thérèse-Marie, les jumeaux, étaient bien sûr inséparables, un vrai cliché. Dès qu’il arrivait quelque chose à l’un, l’autre déboulait pour vérifier que ce ne soit rien de grave. Ils aimaient tous deux le théâtre et espéraient que leurs parents n’écraseraient pas leur rêve. Malheureusement, Thérèse et Léon ne voulaient pas de saltimbanques dans la famille. Thierry était le plus chétif de cette tribu. Il est passé par toutes les maladies infantiles de l’époque. Bronchiolite, oreillon, rougeole, rubéole, scarlatine, varicelle… Je me demande toujours comment il a fait pour échapper à tous ces maux. Théodore, quant à lui, rêvait d’une carrière militaire, à l’instar de son grand-père et jouait souvent à mes pieds avec ses petits soldats de plomb représentant l’armée de Napoléon. 

Armandine était une enfant extrêmement bavarde. Quand personne ne l’écoutait, elle venait babiller auprès de moi. Un vrai délice. 

Comme dit précédemment, Thalie a adopté Arthur. Arthur avait une attitude étrange. Alors que les autres enfants, à part Theddy, dépensaient leur énergie en courant dans tous les sens dans la maison, faisant trembler mon hideuse vaisselle (oh ! comme j’aurais aimé qu’ils la fasse tomber !), Arthur restait mutique, passant des heures à observer le sol. Il se balançait parfois en agitant les bras, quand il était en colère, surtout. Je lui dois quelques griffes et ses initiales gravées à l’un de mes pieds. Ça m’a fait mal, mais j’ai pris plaisir à être marqué à vie par un membre de ma famille. Un jour, le mot est tombé : autisme. Je n’ai pas tout compris à cette qualification, mais Thalie a par la suite décidé de scolariser Arthur à la maison. C’était tellement tendre. Et j’ai appris plein de choses, moi aussi ! Je peux vous réciter les tables de multiplication et des fables de La Fontaine par cœur. Quel dommage que je ne possède pas de bras pour écrire !

J’ai assisté à beaucoup de disputes avec cette génération-là. Cela a commencé avec Armandine. Un soir, Thelma et Armand l’ont attendu et lui ont jeté sa plaquette de pilules contraceptives à la figure en la traitant de traînée. Elle a pris ses affaires et a claqué la porte, me faisant trembler de tout mon être. Elle a rejoint une communauté de hippies et est un jour revenue, un bébé dans les bras, le petit Théo. Elle n’a jamais voulu dire qui en était le père. Armand était d’abord réticent à l’idée d’accueillir cet enfant, mais il est devenu un vrai papy gâteau avec lui. Tant mieux pour les enfants suivants. 

Un jour, Thierry a lu Mao, assis à mes pieds, le dos calé contre mes armoires et une cigarette roulée à la main. Là, ce n’est pas lui qui est parti de lui-même, c’est Léon qui l’a viré en le frappant avec son journal et en le qualifiant de « sale communiste ». Un jour, je l’ai vu à l’écran de la télé, manifestant contre la guerre au Vietnam. Thérèse a éteint le poste au moment où les policiers ont foncé sur tous ces jeunes. Par contre, Léon ressentait une certaine fierté à ce que Théodore se soit engagé dans l’armée. Jusqu’au jour où celui-ci lui a annoncé qu’il était homosexuel. J’ai cru que j’allais exploser quand Léon a poussé violemment son fils chéri contre mes placards. Il a claqué la porte et est monté ruminer dans sa chambre. Théodore s’est affalé contre moi, en larmes. Il a sorti une lettre de sa poche et je n’ai jamais lu une si belle déclaration d’amour. Le lendemain, tout a repris comme si de rien n’était et le père et le fils n’en ont plus jamais parlé, jusqu’à ce que Léon « pardonne ses déviances » à son fils sur son lit de mort, si j’ai bien compris. 

Je pense que le plus bouleversant, c’est quand Arthur a réclamé son indépendance à Thalie. Eux qui ne s’étaient jamais échangé un mot plus haut que l’autre se sont disputés jusqu’à ce qu’Arthur fasse une de ses fameuses crises de colère. Il n’en avait plus fait depuis la fin de son enfance. Thalie a considéré cela comme une preuve qu’Arthur ne pouvait pas vivre seul et il a plié. Quand Thalie est morte d’un cancer du poumon, Arthur a passé la nuit allongé à côté d’elle dans son lit. Il s’est enfermé dans son mutisme. Il lui arrivait parfois de lâcher une phrase ou deux devant moi. J’étais flatté d’être l’auditeur de ses paroles, même quand celles-ci n’avaient aucun sens. 

Thelma et Armand sont décédés dans un accident de voiture pendant leurs vacances en Italie. 

Tatathé est devenu la vieille tante que l’on vient visiter aux occasions spéciales. Il n’y a qu’Arthur qui venait plus régulièrement. C’était un rituel de venir manger de la soupe le dimanche et faire sa lessive.

Quant à moi, je croulais sous les photos de classe et de mariage des enfants et petits-enfants. 

Puis Tatathé est morte et il a fallu diviser la maison entre les héritiers restants.

Léonie a accepté sa part, sans savoir que Thalie avait très mal géré sa rente. Elle a épousé un comptable, Jean. Il a tout fait pour arranger la situation. Tout le monde a revendu sa part au couple. Théandre a utilisé l’argent pour aller faire de l’escalade partout dans le monde, défiant son hémophilie de l’arrêter. Vous imaginez bien que son portrait a vite rejoint mon comptoir parmi ceux de ses aïeux. Theddy s’est payé un home de luxe pour finir ses jours en paix entouré de jolies infirmières. Théo-Paul et Thérèse-Marie ont enfin pu réaliser leur rêve et ont ouvert leur propre théâtre. Chacun a eu des jumeaux avec leur moitié respective : Théo-Paul a eu Lilas et Léo avec sa femme Julie, Thérèse-Marie, Timothée et Thessy. Thierry a donné tout son héritage au PCF, refusant de garder dans ses poches l’argent de la bourgeoisie. Il a épousé sa camarade Lucie et ils ont eu 4 enfants, Fleur, Cerise, Pomme et Thyme, seul garçon. J’ai toujours trouvé ça idiot de donner des noms de fruits et de plantes à ses enfants, mais bon… 

Thierry, devenu docteur, s’est spécialisé dans les vaccins que ses parents avaient refusé de lui faire injecter, pour éviter la même chose à ses enfants, Nathalie et Thybald. 

Théodore a quitté l’armée, est revenu habiter chez nous. Malgré les réticences de Léonie, beaucoup d’hommes ont défilé. Dans la nuit, j’entendais leurs pas faire craquer les escaliers. J’ai même été utilisé pour servir d’appui à une partie de jambes en l’air. J’étais profondément gêné. Un jour, Théodore s’est mis à maigrir et à pâlir de plus en plus. Ma compagne de voisinage ne cessait de passer des reportages sur le SIDA. Il est mort à l’hôpital.

Armandine a ouvert un foyer pour femmes battues et a découvert sa bisexualité. Elle a aussi découvert le polyamour et s’est mise à vivre en triade avec Alain et Isabelle, dans un appartement parisien où ils possèdent un studio photo. 

Arthur est devenu un pianiste d’exception. Je le voyais parfois dans la lucarne de ma colocataire. 

À son grand désespoir, Léonie était aussi stérile que Tatathé. Rien n’y a fait. Jean et elle ont fini par abandonner l’idée d’avoir des enfants. L’infortune familiale les a laissés tranquilles et ils sont morts de vieillesse. Arthur est alors venu habiter la maison, avec son auxiliaire de vie, Katia. J’ai eu droit tous les jours à des sonates, des requiem, des symphonies. J’en grinçais de plaisir.

Lilas, Léo, Timothée et Thessy venaient très souvent nous rendre visite. Nathalie et Thybald aussi, pour prendre des leçons de piano avec leur oncle. Je n’ai jamais vu les enfants de Thierry qu’à travers les photos posées sur moi. Il n’a plus jamais voulu mettre les pieds dans la demeure familiale. 

Tous les jours, Arthur venait poser ses mains sur moi, tel un vieux compagnon. Les enfants ont grandi, ils ont peu à peu espacé leurs visites. Je n’ai pas connu leurs enfants. Cela m’a rendu triste. Vous savez, les meubles n’échappent pas au poids des années, mais pas non plus à celui de l’amertume.

Arthur avait fini par ne vivre qu’avec moi, dans cette pièce qui a vu défiler tellement de vie. Il avait déménagé son fauteuil favori près de la télé, ainsi que son piano. Katia s’occupait de lui avec douceur.

Un jour, j’ai senti que c’était la fin. Katia était absente, c’était sa journée de congé.

Il m’a dépossédé de chaque photo, les a embrassés et disposé autour de son fauteuil. Il a joué une dernière mélodie. Et il s’est pendu au lustre avec sa ceinture. J’ai perdu mon ami le plus cher, celui qui m’avait marqué aussi bien dans mon bois et que dans mon âme de vieux buffet. Celui pour qui j’étais le seul confident m’abandonnait dans cette vieille maison marquée par un lignage à présent déchu. J’ai attendu le retour de Katia. Je n’avais jamais entendu aussi fort les cris des ambulances. Pour une fois, j’aurais voulu ne pas être témoin.

Ce matin, l’antiquaire viendra me chercher. Lilas, Léo, Thimothée, Thessy, Nathalie et Thybald sont venus me dire au revoir chacun à leur tour. Thimothée a trébuché sur les cadres posés autour du fauteuil d’Arthur et que l’on n’avait pas osé bouger. Il a demandé ce qu’on allait faire des photos. Tout le monde a haussé les épaules. Il a décidé de les prendre en héritage. Le reste de la maison s’est vidé peu à peu. On m’a enfin débarrassé de cette horrible vaisselle. Thybald a récupéré les bouteilles d’alcool. Ce sont les jumeaux Théo-Paul et Thérèse-Marie qui m’ont vendu à l’antiquaire. Ils hésitaient à me reprendre dans leur théâtre, mais celui-ci allait mettre la clef sous la porte s’ils ne trouvaient pas un financement. J’espère qu’ils ont tiré un bon prix de ma vente. Armandine et Thierry ne sont pas venus faire leurs adieux. Quels ingrats ! Ils ne me manqueront pas. 

Des hommes entrent dans la pièce et me soulèvent. Nous nous dirigeons vers la porte d’entrée, que je n’avais jamais vue. Elle est déjà ouverte. En passant le seuil, je me sens pris d’une terrible émotion. Je n’ai pas envie de partir. Je veux rester dans cette maison et voir défiler de nouvelles générations. Mais cela n’arrivera pas. Plus avec les Duballay en tout cas. Je panique. J’ai peur de rester des années enfermé dans la vitrine d’un magasin. Allons, soyons plus téméraire ! J’ai entendu que les vieux meubles revenaient à la mode parmi les bobos en tout genre. Qui sait quelle autre famille proliférante va m’adopter ?

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