MOTOFOBIA

Elle est là, sur le mur.

Mes pores s’entrouvrent et me grattent. 

Respirer. Je dois respirer. Et ne pas regarder.

Cette saleté va bien finir par s’en aller.

Pourquoi a-t-il fallu que Quentin parte faire les courses maintenant ?

Je sors de la chambre. Mon épaule me démange. Je retiens ma main. Les yeux clos, je prends une inspiration profonde. Dans la cuisine, le flacon de savon de Marseille me fait de l’œil. Je résiste. Pourquoi et comment se fait-il que j’aie la phobie des mites reste un mystère pour moi. Ce que je sais, par contre, c’est qu’elles déclenchent chez moi des crises compulsives difficilement contrôlables. Oui, je souffre de troubles obsessionnels à cause de ces soi-disant innocentes créatures, bouffeuses de pulls et de denrées alimentaires. Le pire, le traumatisme à son comble, c’est le jour où leurs œufs se sont transformés en larves et ont commencé à tomber du plafond. J’ai la nausée rien que de penser à celle qui a atterri sur ma cuisse pendant que je mangeais.

Je plisse les yeux en secouant la tête. Il faut que j’arrête de me torturer en pensant à ce genre de moments. Surtout quand ils sont dus à mon manque d’attention. La prochaine fois, je rangerai les flocons d’avoine correctement. 

Je me masse les sourcils, à la recherche d’une idée pour me sortir cette bestiole du crâne. Je vais vers le frigo. Je me fige. Mes yeux s’agrandissent tout en essayant de regarder ailleurs pour ne pas relever la présence de la créature ailée qui s’est posée sur la porte du congélateur. Je suis bloquée. 

Elle fonctionne comment encore, la technique de Quentin ?

Cinq choses que je peux voir. OK. L’horloge, la fenêtre, mes mains, mes pieds, la bestiole sur le frigo. Non, mauvaise idée. Il faut que je me focalise sur autre chose. C’est moi ou elle a l’air plus grande qu’il y a un instant ?

Stop. Stop. Quatre choses que je peux toucher. Le comptoir de la cuisine, mes paumes moites, le carrelage sous mes pieds nus. Il parait que ces bestioles sont poilues. C’est doux ou rêche ? 

Je me secoue et j’essaye d’entendre trois sons distincts. Le vent par la fenêtre, le tic tac de l’horloge, la vibration des ailes. Impossible. Sauf que l’animal fait 30 centimètres, maintenant. J’hallucine, c’est certain. Je me bouche les oreilles, je ferme les yeux et je me balance, sentant la crise surgir. 

Sentir. Qu’est-ce que je sens ?

Deux choses. Allez.

Le café ! Bien ! Quoi d’autre ?

Ça pue. Quentin a pourtant sorti les poubelles, hier. Ma peau brûle, enragée qu’elle est de ne pas éprouver mes ongles l’attaquant. Je renifle. Ça a quelle odeur une mite ? Assurément l’inverse de la naphtaline. Bon, je tente le dernier.

Quelque chose que je peux goûter. 

Mes lèvres tremblent. 

Je vais vomir.

Je cesse de respirer.

Cette horreur vient de se poser sur ma bouche. 

Ça lit dans les pensées, ces trucs ?

Je vais mourir. C’est sûr, je vais décéder sur place. 

Quentin va rentrer et je serais en train de me faire dévorer par des mites, leurs larves me sortant par les narines et des œufs dans mes yeux. 

Je me serre, je me contracte pour réduire le plus possible la surface de ma peau, en espérant qu’elle s’en aille. Pendant combien de temps je peux tenir en apnée ? 

Je sens les ailes me frôler le nez en papillonnant. Si ça se trouve, elle est gentiment en train de manger mes miasmes, comme un service spontané. Je vais faire un syndrome de Stockholm en essayant de voir le côté positif de cette prise d’otage insectoïde. Faut que je me secoue. Allez. Remuer les orteils, ça me semble bien pour commencer. Quentin, dépêche-toi. Je me mordrais bien les lèvres, mais j’ai peur d’avaler cette crasse à ailes. Je vais pleurer. Je suis cette victime plaquée contre un mur dans Alien, face à ce monstre tout baveux qui exhale son haleine nauséabonde dans sa figure. C’est quoi son nom, encore ?

J’ai l’impression qu’on m’enlace. Je tente d’entrevoir quelque chose en entrouvrant vaguement un œil. J’ai trop peur. C’est pas humain. On dirait qu’on me frôle avec du tissu. Je déglutis. Je crois que j’ai compris. Cette satanée bestiole est en train de me faire un câlin. Elle fait quelle taille, là ? Je voudrais bien être foudroyée sur place. Et Quentin qui n’arrive toujours pas. Délivrez-moi de cet animal ! Les histoires d’amour entre animaux anthropomorphes et les humains, très peu pour moi. 

Ça bourdonne dans mes oreilles. Je fais une liste de mes solutions potentielles. 

Ne rien faire et croiser les doigts pour que Quentin rentre. Genre, maintenant, ça serait bien.

Écarter les bras violemment tel un Hulk briseur de chaîne en espérant que la bête relâche son étreinte et que je puisse m’enfuir.

Me réveiller parce que ça doit sûrement être un horrible cauchemar. Du style dont on n’arrive pas à revenir. 

Me dissocier. M’évaporer. Faire une crise cardiaque et mourir sur le champ. Me faire cambrioler et que les voleurs chassent ma créature kafkaïenne. Euh, non, c’est pas comme ça que ça marche, idiote. C’est le héros qui se transforme dans le roman de Kafka. Et si je me métamorphosais en mite ? Oh, non ! C’est Quentin, en fait ! C’est pour ça le câlin ! Désolé mon amour, mais ça va pas être faisable. Je suis capable de supporter tes ronflements la nuit, mais ça, c’est hors de question. Je délire complètement, c’est pas possible. J’ai dû manger un truc pas correct. Ou alors, je fais un bad trip à cause de mes antidépresseurs. 

Mes pensées défilent à mille à l’heure et je sais très bien que dans ces moments, rien ne peut les arrêter à part une bonne secousse. Sauf que là, je n’arrive plus à bouger. J’ai jamais fait de mal à une mouche. Littéralement. Je ne supporte pas qu’on ôte la vie à un être qui n’a rien demandé. J’exige systématiquement de Quentin de ne pas tuer les araignées, mais de simplement les foutre dehors. Pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi ? Ce sont toujours les meilleurs qui… J’entends un cliquetis à la porte. Je croise les doigts intérieurement à l’idée que ça soit mon chéri qui rentre. La voisine a une conversation très bruyante au téléphone. Loupé. Des larmes commencent à dévorer mes joues. Je souhaite qu’elles soient acides et désintègrent mon ennemie. 

— Lou ? Lou ?

J’ai mal au crâne. Je suis allongée sur le carrelage. Quentin est penché au-dessus de moi, les courses dans les bras. Il les pose sur le comptoir et m’aide à me relever. Sur la porte du frigo, il y a une petite traînée grisâtre. Je lâche le mouchoir serré dans mon poing. Je crois que j’ai gagné. 

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