Schopenhauer power

Schopenhauer avait raison. On ne peut être vraiment soi qu’en vivant loin des Autres.

Chacun est mieux dans sa grotte, à vivre son isolement intellectuel sans devoir le partager avec le reste de l’humanité. Oui, je sais isolement et partage ne font pas bon ménage dans le langage. Voilà que je fais des allitérations. Vous voyez bien que l’isolement intellectuel, ça a du bon. L’isolement tout court aussi, d’ailleurs. Je ne risque pas d’être contaminé par leur virus à la con ou leur intolérance crasse à l’égard de tout et rien. Je suis très bien au milieu de mes livres et en compagnie de mon chien, qui a le mérite de ne pas partager ses idées, lui. Son identité est aussi stable que la mienne. 

Mon psychiatre avait raison. C’est à partir du moment où il y a les Autres qu’on nous découvre des problèmes. « Ta twam asi », cela tu es. On ne peut être véritablement soi-même que dans la solitude la plus totale. Nos semblables nous imposent une identité sans espoir d’en changer à leurs yeux. Le présent, le néant, l’espace et le temps n’ont aucune valeur quand on vit seul. Ma réclusion n’est pas de la misanthropie, c’est de l’hédonisme. Les attroupements de dégénérés ne voyant que l’ennui de l’existence individuelle, la veille de la période de distanciation sociale, me passe au-dessus de la tête. Ils y voyaient la fin du monde. Mais c’est la fin de leur monde.  Si j’étais chrétien, j’aurai aimé que leurs bacchanales se finissent de la même façon que Sodome et Gomorrhe. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est de la lucidité. Ils se condamnent eux-même en pouvant se passer de la compagnie de leur prochain. Décadence stupide, je vous dis. Ils sont incapables de voir ce qui est nécessaire pour leur propre bien.

L’existence retirée est pour moi la plus sage des vertus lors d’une pandémie. N’ont-ils rien appris de la grippe espagnole? N’ont-ils pas lu « Le Masque de la mort rouge » de Poe où Prospero et sa clique de bourgeois empâtés finissent par être rattrapé par l’épidémie à laquelle ils cherchaient à échapper?  Personne ne retient jamais les leçons de l’Histoire. 

J’emploie mon temps, je ne le fais pas passer. Je ne le tue pas car il n’existe pas. Je lis, je cuisine, je caresse mon chien à qui je n’ai pas donné de nom car ce n’est pas à moi de décider de individualité. J’ai condamné mon balcon pour ne pas avoir à subir les stupides applaudissements des masses moutonnantes sur laquelle je cracherai bien ma bile. Les mains qui claquent ne remplissent pas les poches. Les rouleaux de papier toilettes ne nourrissent ni le corps ni l’esprit. Il parait que c’est au tour de la farine, à présent. Je n’ai pas vérifié, je ne fais plus les courses. Je dépose une liste et un billet, le soir, dans la boite aux lettres de ma concierge. Le lendemain, elle dépose mes achats devant le seuil de ma porte, à 9h tapantes. Elle ne sonne pas et c’est très bien comme ça. Cela excite le chien et me fait toujours sursauter. La société est insipide et impérieuse. Sa mesquinerie demande trop de sacrifice. Les plus raisonnables sont devenus des âmes errantes pareil à des ectoplasmes vides de sens. Ils sont assoiffés de pâtes et de riz et postillonnent leur mépris sur le personnel de caisse. Vraiment, je fais bien de rester chez moi à décompter les morts avec l’espoir que tout le monde y passe, sauf les plus solitaires. Nous louvoierons entre nous afin de respecter notre propre quarantaine. 

On sonne à ma porte. J’ai envie de me transformer en ogre qui demandera qui ose perturber sa tranquillité. Je m’approche de l’entrée et colle mon oreille contre le bois frais. J’attends que la personne qui trouble ma réclusion philanthropique s’en aille. 

— Papa, je sais que tu es là.

Pas de chance. Ma têtue de fille, je la connais, ne risque pas de partir tant qu’elle n’aura pas eu ce qu’elle veut. Je tente d’être stratégique. 

— J’ai perdu les clefs, je ne peux pas t’ouvrir.

— Tu veux que je descende demander le double à la concierge.

Raté. 

— Non, ce n’est pas la peine. Je ne me sens pas très bien, je ne voudrais pas te contaminer. Surtout en cette période.

J’ajoute deux ou trois toussotements, histoire d’ajouter à ma feinte une touche de réalisme. 

— Tu as appelé le médecin?

Bingo, elle a mordu à l’hameçon!

— Oui, oui. Il m’a dit de rester en quarantaine, pour ne pas prendre de risque.

— Tu sais, je porte un masque. Je ne risque pas grand-chose si j’entre, je pense.

Merde. Merde, merde, merde. Il va falloir réfléchir vite.

— Papa?

— Euh…ça dépend depuis combien de temps tu le portes. Et puis, on dit que ça n’a pas vraiment d’efficacité. Et tu en prives le personnel soignant, il y a une pénurie!

Et pan, dans les dents!

— Papa, je suis infirmière…

— C’est pas ta mère?

— Là, je commence à m’inquiéter. Cherche après tes clefs et laisse-moi rentrer!

Je serre les poings et la mâchoire. Une idée, vite, vite!

— Je suis sûr qu’elles ne sont pas ici, je les ai perdues en baladant le chien!

— Raison de plus pour que j’aille te chercher le double chez madame Péruchard. Je reviens.

Des bruits dans l’escalier. Catastrophe. Je suis à court de bobards. 

Le chien me regarde, sa tête penché sur le côté. Il doit se demander pourquoi je ne laisse pas rentrer Aline. 

— Je suis là, madame Péruchard est partie faire des courses. 

— Bien. Euh…je veux dire…Et puis, qui me dit que tu ne risques pas de me contaminer! Tu veux faire prendre des risques inutiles à ton vieux père?

— Vieux père que je ne vois plus parce que c’est la pire des têtes de mules que je connaisse! 

Décidément, la génétique a une drôle de façon de me renvoyer mon karma à la gueule.

— Je te jure, je suis capable de rester ici jusqu’au retour de la concierge et d’ouvrir moi-même ta porte! Au pied de biche, s’il le faut! 

J’écarquille les yeux à ses idées. Hors de question qu’on abîme mon porche. J’ouvre.

— Je te préviens, j’ai plus de café.

— Un thé, ce sera très bien.

Elle me pousse presque pour entrer et se dirige vers la cuisine. Je l’entends trifouiller dans les placards.

— Maman se demande si tu vas bien. Tu pourrais l’appeler.

Je grommelle dans ma barbe. Je n’ai pas envie de me faire sermonner par le fruit de ma semence.

Le chien trottine pour nous rejoindre. Il vient poser ses pattes sur les jambes d’Aline. Elle lui caresse la tête.

— Joli cookie, gentil bêbête!

— Ne l’appelle pas comme ça! Il n’a pas de nom!

— C’est d’un triste…

— Non, c’est son droit!

Le clic de la bouilloire qui fume résonne dans la pièce.

— Je ne te comprends pas, vraiment. Je ne suis même pas sûr de t’avoir compris un jour…

— Bon, qu’est-ce que tu veux?

— Prendre de tes nouvelles, c’est tout.

— Comme tu vois, je vais bien. Allez, au revoir.

Je m’en vais dans le salon et allume la télé, histoire de faire du bruit. Elle vient s’asseoir à côté de moi, sa tasse à la main. 

Je grogne. Elle regarde sa montre. Au moins, elle ne fait pas comme ces imbéciles de millenials qui consultent leur smartphone pour lire l’heure et se laisse emporter par les réseaux sociaux en oubliant leur but premier.

— Ça va être l’heure du journal.

— Oui.

Le présentateur cerné se lance dans les litanies habituelles sur l’état de santé du monde. Je croise les bras en l’écoutant.

— Ça ne t’attriste pas, tout ces morts?

— Absolument pas. Je connais pas ces gens. 

— Bravo la compassion, Papa…

— Si tu veux de la compassion, t’as qu’à aller voir ta mère. Pourquoi tu viens m’emmerder?

— Oh, ça va, vieux bougon. 

Aline éteint le poste et se lève. Elle se plante face à moi.

— Je suis enceinte. 

Je remonte mes lunettes sur mon nez à l’aide de mon index.

— De qui?

— De moi. 

La parthénogenèse serait accessible aux humains et on ne m’aurait pas prévenu?

— Comment ça?

— De moi. Spermatogenèse. On m’a pris de la moelle osseuse pour fabriquer des spermatozoïdes.

Je me gratte la barbe face à cette information.

— Donc, pas de père?

— C’est pas toi qui dit que moins on est, mieux c’est?

— Pas exactement…

Connaissant sa mère, elle a du penser que cette idée biscornue était de ma faute. 

— Bon, et tu compte l’élever comment, ton mioche?

— Je compte sur son grand-père.

Mes entrailles font un triple salto et je déglutis.

— T’es sûre?

— J’ai envie qu’il apprenne ta philosophie. Après tout, ça marche pour toi. C’est un garçon, je vais l’appeler Arthur.

Ma bouche se tord, hésitant entre le sourire et la perplexité.

— Comme…

— Comme ton idole, oui. Schopenhauer. Alors?

J’hésite à accepter. Mais j’ai la chance de pouvoir enfin mouler quelqu’un à ma façon. Si je m’attendais à ça…

— D’accord! Mais pas d’interposition de ta part!

Après tout, un autre être humain comme moi, ça peut être sympa. 

Publié par morganepiraux

Comédienne diplômée du Conservatoire royal de Bruxelles Modèle Praticienne du cinéma Chanteuse à ses heures perdues

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